Intelligence artificielle
5 entreprises contrôlent 90% des modèles d'IA les plus puissants. La démocratie n'en fait pas partie.
L'intelligence artificielle n'est pas neutre. Elle amplifie les inégalités existantes, concentre le pouvoir entre les mains de quelques entreprises privées américaines, et transforme le marché du travail à une vitesse que les systèmes de protection sociale n'ont pas encore anticipée. Goldman Sachs estime que 30% des emplois actuels sont exposés à une transformation partielle ou totale d'ici 2030. Les métiers les plus touchés ne sont pas seulement les emplois peu qualifiés : les professions intermédiaires (comptabilité, droit, journalisme, programmation) sont en première ligne. L'IA reproduit et amplifie aussi les biais : les algorithmes de recrutement discriminent les femmes et les minorités. 80% des deepfakes sont pornographiques et ciblent des femmes. Et tout cela est piloté par 5 entreprises sans mandat démocratique, dont les serveurs consomment des quantités d'énergie colossales au moment même où on demande aux citoyens de réduire leur empreinte carbone.
C'est ce qu'on a dit de chaque révolution industrielle. Parfois vrai à long terme, toujours douloureux à court terme. Et cette fois, la vitesse de transformation est inédite. Une révolution industrielle se déployait sur 50 ans. Les grands modèles d'IA se déploient sur 5 à 10 ans, dans des secteurs qui n'avaient jamais été concernés par l'automatisation. Les systèmes de protection sociale ne peuvent pas s'adapter à cette vitesse sans volonté politique.
Un outil dont le développement est concentré entre les mains de 5 entreprises privées américaines, sans contrôle démocratique, sans transparence sur leurs données d'entraînement, et avec des biais documentés. Un outil qui consomme 50 GWh pour entraîner un modèle pendant que des citoyens paient leur facture d'électricité. Dire que c'est juste un outil neutralise politiquement une technologie qui a des effets politiques massifs.
C'est vrai et c'est précisément pourquoi l'Union européenne a adopté l'AI Act en 2024, le premier cadre réglementaire mondial contraignant. La France peut peser dans ce cadre, orienter les investissements publics vers une IA souveraine, et poser des conditions à l'utilisation de l'IA dans les services publics. Attendre une régulation mondiale parfaite est le meilleur moyen de ne jamais réguler.
Pour qui ? Les outils d'IA grand public facilitent certaines tâches quotidiennes, c'est réel. Mais les gains de productivité générés par l'IA vont d'abord aux actionnaires des entreprises qui la déploient, pas aux travailleurs. Amazon a automatisé une partie de ses entrepôts et a augmenté le rythme de travail des opérateurs restants, pas leurs salaires. La question n'est pas si l'IA est utile, c'est à qui profitent ses gains.
"L'automatisation ne devrait pas être une menace mais une libération, à condition que ses fruits soient partagés."— John Maynard Keynes (paraphrase), Les possibilités économiques pour nos petits-enfants, 1930